89 pour cent de la population mondiale pourraient doubler leurs revenus tout en limitant le réchauffement de la planète à 1,8 degré Celsius: une nouvelle étude du World Inequality Lab trace les contours d’un avenir plus juste et en même temps compatible avec le climat.
Protection du climat ou prospérité ? Moins d’inégalités ou croissance économique ? Dans les débats politiques, ces objectifs sont souvent présentés comme des contraires. Une nouvelle étude du World Inequality Lab dirigée par l’économiste Thomas Piketty aboutit toutefois à une conclusion différente: un monde plus équitable pourrait non seulement améliorer le niveau de vie de la majorité, mais aussi limiter l’élévation des températures à un niveau relativement sûr.
Le message central du « Global Justice Report » est le suivant: une vie décente pour presque tous les êtres humains dans les limites planétaires est matériellement possible. Ce qui manque, ce ne sont pas des solutions techniques, mais des décisions politiques.
Près de 90 pour cent de l’humanité verraient leurs revenus doubler
Pour ce rapport, les chercheurs ont modélisé plusieurs scénarios prospectifs jusqu’à l’année 2100. Dans le scénario le plus ambitieux, 89 pour cent de la population mondiale verraient leurs revenus doublés. Parallèlement, le réchauffement global pourrait être limité, d’ici la fin du siècle, à environ 1,8 °C par rapport au niveau préindustriel. Sans changements fondamentaux, les calculs prévoient en revanche un réchauffement dépassant les quatre degrés.
Ce serait un résultat remarquable. En effet, dans de nombreux débats politiques, on persiste à croire que protéger le climat impliquerait nécessairement une perte de prospérité. L’étude remet en question cette vision.
Quatre leviers pour un monde plus juste et plus respectueux du climat
Au cœur du rapport se trouve une trajectoire de développement destinée à combiner justice sociale et respect des limites planétaires. Les auteurs indiquent plusieurs conditions préalables :
- une décarbonisation rapide des systèmes énergétiques,
- une réduction marquée de la consommation matérielle,
- des transformations profondes des modes de consommation, de l’alimentation et de l’utilisation des terres,
- ainsi qu’une forte réduction des inégalités de revenus, de patrimoine et de pouvoir.
Les chercheurs soutiennent que ces objectifs doivent être envisagés de concert. Une protection du climat sans justice sociale est politiquement difficile à faire accepter. À l’inverse, on ne peut construire à long terme une monde plus juste sur une planète où les conséquences climatiques s’aggravent.
Redéfinir la prospérité
Un concept central de l’étude est la « suffisance ». Il s’agit de l’idée que la qualité de vie ne dépend pas nécessairement d’un niveau de consommation sans fin. À la place, les auteurs prônent une économie à faible recours aux ressources et une plus grande attention à des domaines comme l’éducation et la santé.
Concrètement, le rapport esquisse notamment:
- des horaires de travail nettement plus courts,
- une consommation matérielle réduite,
- des modes de consommation moins gourmands en ressources,
- des changements dans l’alimentation et l’utilisation des terres,
- des investissements massifs dans les énergies renouvelables,
- des dépenses accrues pour l’éducation et la santé,
- et une fiscalité plus forte sur les grandes fortunes.
Selon le scénario, les gens dans le monde n’effectueraient plus qu’environ la moitié des heures de travail actuelles. En parallèle, la structure économique se déplacerait davantage vers des secteurs relativement moins gourmands en ressources, comme l’éducation et la santé.
Moins de patrimoine chez les milliardaires, davantage pour la majorité
Un autre axe du rapport porte sur la répartition des richesses.
Les milliardaires, qui représentent seulement 0,001 pour cent de la population mondiale détiennent actuellement environ 6 pour cent de la richesse mondiale. Dans le scénario étudié, leur part du patrimoine mondial chute à 0,05 pour cent. Parallèlement, la part des plus pauvres — la moitié inférieure de la population mondiale — passerait de 2 pour cent à environ 30 pour cent.
Les chercheurs y voient non seulement une contribution à une plus grande justice, mais aussi une condition préalable au financement de la transition énergétique mondiale et à des investissements accrus dans l’éducation et la santé.
Contre-projet au pessimisme climatique
Les auteurs conçoivent leur rapport comme une contre-proposition explicite aux visions d’avenir qui partent d’une augmentation des inégalités, des énergies fossiles et d’un dérèglement climatique croissant.
Ils veulent plutôt démontrer que justice sociale et protection du climat ne doivent pas être des opposed. Selon eux, de nombreuses technologies nécessaires existent déjà. La question clé n’est donc pas de savoir si une telle transformation est techniquement possible, mais si elle est politiquement voulue.
Dans quelle mesure est-ce réaliste ?
Il est toutefois important de rappeler: le rapport n’est pas une prédiction.
Les auteurs ne prétendent pas que le monde suivra automatiquement cette direction. Il s’agit plutôt d’un scénario prospectif modélisé. Les chercheurs décrivent un « chemin de transformation économiquement et écologiquement cohérent » jusqu’en 2100, destiné à montrer sous quelles conditions une avenir plus juste et en même temps compatible avec le climat serait possible.
Il reste incertain que les conditions centrales du modèle puissent réellement être mises en œuvre. Cela inclut notamment des impôts mondiaux sur les patrimoines, une réforme approfondie de l’ordre financier international ou une redistribution substantielle des patrimoines et des revenus entre et au sein des États.
C’est exactement là que réside la plus grande faiblesse du scénario: les conditions techniques semblent plus réalistes que les conditions politiques.
Cependant, l’étude offre un changement de perspective intéressant. Elle contredit l’idée largement répandue selon laquelle la protection du climat impliquerait nécessairement renoncement et perte de prospérité. Au contraire, elle dessine l’image d’un futur où plus d’égalité et un climat stable pourraient aller de pair.
La conclusion du rapport est que d’un monde habitable et en même temps plus juste est matériellement possible. Ce ne sont pas des limites techniques qui bloqueraient le chemin, mais des décisions politiques et la question de savoir si des majorités sociales s’y rallieraient.
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